"L’âpre goût de la madeleine" (Roman sur le souvenir) Extrait du roman "L’âpre goût de la madeleine" (Roman sur le souvenir)
Le retour d’Etienne à Tunis.
Nous fûmes agréablement surpris d’être dispensés d’attendre dans la longue queue devant les guichets : un délégué de l’Université, qui se présenta comme Aziz Maredi, nous accueillit avec grâce en nous souhaitant la bienvenue, et fit toutes les démarches à notre place pour régler notre entrée en Tunisie. Puis il nous entraîna vers une grosse berline marquée aux armes de l’Université de Tunis, et nous proposa de nous faire faire un petit tour panoramique de la ville avant de nous déposer à notre hôtel.
Il était 11 heures du matin. Le voyage avait duré deux heures et demie environ et nous étions en pleine forme ; Josette lui demanda de passer par l’ancienne Avenue Gambetta, puis par la Grande Synagogue, avant que d’arriver au centre ville, à la hauteur de l’ancienne Avenue Jules Ferry, et lui demanda de nous préciser les nouveaux noms de ces avenues. Quant à moi je demandais de passer par le Belvédère et le Lycée Carnot et par l’ancien collège de jeunes filles Paul Cambon, où nous avions l’habitude de nous rendre lors du monôme de la Saint-Charlemagne, afin de nous faire applaudir des filles et d’essayer de les joindre à nous, au grand dam des surveillantes ! Le chauffeur, sur un signe du délégué, s’exécuta avec le sourire. Maredi nous demanda ce que ce premier contact avec notre passé tunisois nous faisait. Nous comprîmes qu’il avait bien étudié son dossier et lui répondîmes avec plaisir. Nous étions complètement décontractés et heureux, et nous lui fournissions amples détails sur notre Jeunesse en Tunisie.
Josette lui demanda si nous avions une première entrevue aujourd’hui encore. En souriant, il nous dit que nous avions quartier libre jusqu’au lendemain matin et nous remis à chacun un dossier avec le programme pour cette semaine de visite.
« Mon numéro de téléphone, ainsi que les numéros de ceux qui pourront vous aider, si le besoin se présente, sont inscrits en tête d’une proposition de programme, que vous pourrez remanier selon votre convenance et nos possibilités. De toute façon le directeur de l’hôtel se met à votre entière disposition ; vous trouverez dans votre dossier une sorte de laisser passer qui est délivré aux V.I.P, et qui vous aidera beaucoup. Je suis chargé, quant à moi, de vous accompagner afin que votre séjour soit des plus agréables possibles. N’hésitez pas à me faire signe au moindre problème. »
En vingt ans tout avait changé. A part la direction des rues et l’emplacement des sites, comme le Belvédère et la grande Synagogue, tout avait changé ; tout semblait plus vétuste, encombré, souffrant d’un désordre inexplicable, à l’étroit, et surtout plus petit et moins impressionnant que pendant notre jeunesse. Nous comprîmes qu’il fallait mettre cette constatation sur le compte des villes plus développées et plus riches que nous avions connues depuis. Mais cette impression désolante que la périphérie, même toute proche de la capitale, comme celle de toutes les villes de Tunisie que nous avions visitées, souffrait d’un manque de maintenance notoire, nous accompagna tout le long de notre séjour. Les murs des maisons étaient décrépis, les trottoirs déformés, en partie défoncés, les enseignes des boutiques défraîchies, les affiches collées aux murs lacérées et tristes. Il fallait s’approcher du centre ville, déjà à la hauteur du lycée Carnot, pour retrouver ‘La Ville’.
Là , tout souriait au touriste. Le cÅ“ur de la ville se transformait soudain et prenait le visage que désirait présenter la Tunisie à l’occident. C’est ce qui me frappa tout au long de notre visite dans les villes ; tout ce qui s’adressait au touriste, était soigné, riche, respirait la grande ville, le grand restaurant ou le grand hôtel européen ; tout le reste, tout ce qui s’adressait au citoyen tunisien moyen, était pauvre, sinon délabré. Pour cette raison, nous avons préféré l’authenticité des petits villages, leur hospitalité et la joie des habitants à l’idée de gagner quelque sous en nous accueillant, au brillant des centres villes et des cafés touristiques.
Après un déjeuner léger et tardif dans une sorte de drugstore qui servait des plats tunisiens, nous entreprîmes notre nostalgique visite touristique dans ce centre ville qui respirait encore l’héritage du protectorat. Deux artères principales qui se croisaient le délimitaient ; là étaient situés les sites qui avaient bercé ma jeunesse : L’avenue Habib Bourguiba, l’ancienne Avenue Jules Ferry, et les deux avenues qui se prolongeaient l’une dans l’autre, et qui avaient conservé leur ancien nom, l’Avenue de Paris et l’Avenue de Carthage, ces deux avenues qui témoignaient du souci de la Tunisie de faire honneur à son passé et de maintenir de bonnes relations avec la France. C’est la raison pour laquelle le français continuait à être enseigné dans le secondaire, comme deuxième langue avant l’anglais, et que partout, en ville ‘européenne’ comme dans les souks, on pouvait communiquer en français.
Ma rencontre avec certains monuments qui constituèrent le paysage urbain de ma jeunesse, quoique de pierre, me touchèrent droit au cÅ“ur. Ils vivaient ; ils s’adressaient à moi dans une langue que mon âme comprenait ; à chacun de mes regards, j’y découvrais un détail que j’avais oublié et qui réactivait une situation que j’avais vécue, avec ma mère, avec Annie, avec une de mes jeunes amies ; Solange et Sonia me revinrent soudain à l’esprit, et il me sembla voir Madi descendre le Grand Escalier du Théâtre Municipal.
L’ancien Palmarium, le Théâtre Municipal dont la façade était décorée de nymphes et de lyres, l’ancienne Résidence générale, aujourd’hui l’Ambassade de France et la Grande Cathédrale, de style byzantin, étaient tous là , dans un mouchoir de poche. Ils donnaient tous sur l’Avenue Bourguiba, puis sur la Place de l’Indépendance, où trônait la statue du fameux historien et sociologue Ibn Khaldun, et ensuite sur l’Avenue de France, en direction des souks ; ils me plongèrent tous dans une profonde tristesse. Josette était étonnée de mon mutisme. Elle, jubilait, parlait avec beaucoup de verve et ne comprenait pas cette gravité, cette mélancolie chagrine, dans laquelle cette promenade me jetait.
Nous étions à l’heure de la sortie des bureaux et les rues, qui donnaient sur ‘l’Avenue’ - celle qui avait toujours été particulièrement chérie par les Tunisois - se mirent à grouiller de monde. Tunisois et Tunisoises au visage découvert, vêtues à la mode parisienne, envahirent ses trottoirs et la promenade qui la partageait. Je me dis qu’ils avaient pris, tout naturellement la place des Européens, et qu’ils vivaient de la même manière et au même rythme que celui auquel nous vivions alors. Ils étaient gais, prenaient leur temps, s’arrêtant devant les vitrines des boutiques et s’installaient aux terrasses des cafés.
« C’était ce que nous faisions à la sortie de l’Institut, dis-je à Josette ; nous sourions aux filles, tel qu’ils le font, nous nous attablions à la terrasse des cafés, nous descendions et remontions inlassablement l’Avenue, à la recherche de quelque aventure ! Je comprends maintenant le chagrin de mes parents et le désespoir de mon oncle et de ma tante, pour qui ce goût de vivre était leur raison d’être - et cela bien au-delà de toute conception politique. Par rapport à la tristesse de la vie qu’ils avaient connu avant d’émigrer en Tunisie, dans une ville de province comme Le Blanc et dans laquelle ils étaient venus ensuite finir leur vie, la vie à Tunis avait pour eux un avant goût de Paradis ! J’aurais aimé pouvoir partager ce plaisir de vivre qui émane de ces visages, de cette gestuelle. Tout se fait ici sans tension, avec une évidente joie d’être parmi les privilégiés qui pouvaient goûter aux plaisirs simples de la ville. Alors qu’à Paris, à cette heure de sortie de bureaux, les gens se pressent, le visage fermé comme s’ils étaient punis ; alors qu’ils ne se regardent même pas, n’admirent même pas les vitrines des grands magasins, qui sont pourtant des Å“uvres d’art dans le domaine de la décoration, ceux-ci semblaient jouir de chaque instant, de chaque étalage ! »
Josette m’enlaça puis me prit par la main et m’entraîna à l’ombre d’une terrasse d’un café où étaient attablées des jeunes Tunisiennes, que ne quittaient pas des yeux des jeunes Tunisiens, « En quête de quelque aventure, me dit Josette. Viens, je vais t’offrir, comme au cinéma, la scène que tu évoques et où tu jouais l’acteur heureux ! Cela va te libérer ; il n’y a rien de mieux pour soulager un chagrin pareil, que de se souvenir que nous aussi, nous avions été heureux, lorsque nous avions vécu la même scène ; en ce sens, je suis pour Musset contre Dante ; te souviens-tu de ce qu’il disait dans ‘Souvenir’ ? ‘Dante, pourquoi dis-tu qu’il n’est pire misère qu’un souvenir heureux dans un jour de douleur’, et au bout de quelques vers il concluait, génial, le poème, sur les mêmes rimes, ‘Un souvenir heureux est peut-être sur terre plus vrai que le bonheur ! »
Je lui souris et lui dit que c’était fini, que ce n’était qu’un vague à l’âme de fils gâté de colons !
« Mais pour être fils de colons, on n’en est pas moins homme, continua-t-elle sur sa lancée poétique ! » Nous nous mîmes à rire et dégustâmes ce fameux café, servis dans de petits verres décorés, que seuls les cafetiers tunisiens savent préparer et servir ainsi, avec ce fameux verre d’eau ‘frappé’.
Nous déambulâmes ensuite dans l’ancienne rue de Rome, empruntant les petites rues adjacentes, avant de pénétrer dans la Médina par la Porte de France et la Place de la Victoire, qui évoque le retour triomphal de Bourguiba, le 1er juin 1955. Nous nous engouffrâmes dans la Médina par la petite venelle de la rue Jamà ez Zitouna, bordée de petites boutiques à souvenirs et d’échoppes de brocanteurs qui sont à même de faire le bonheur des collectionneurs en herbe. Nous avancions vers la Grande Mosquée, la Jamà ez Zitouna, dont la stature imposante symbolise la ville et où j’eus le courage d’avouer à Josette, que je n’en m’étais jamais approchée.
« C’est bien caractéristique de fils de colons, s’esclaffa-t-elle ! Le cÅ“ur de la vie tunisienne se concentrait autour de cette Mosquée et de son Ecole, et Messieurs les fils de colons affectaient d’ignorer ce haut lieu de la ‘culture inférieure des autochtones’ ! Comprends-tu à présent pourquoi votre ‘départ’ était inéluctable ? »
Mais bien sûr que je le comprenais ! Et je lui rappelais que j’étais ici non à la recherche de mes souvenirs, mais afin d’éclairer certaines questions liées à l’essence de ce colonialisme, dont mes parents avaient pris part. Mais je lui rappelais aussi, qu’un des projets de notre papier, était d’essayer de comprendre comment le chemin de la Tunisie vers l’Indépendance avait été jonché de ces différents accidents de parcours, qui avaient provoqué, ce que Claude nommait dans son papier, ‘la Rupture inéluctable’. J’empruntais à Claude son analyse sur le ‘départ forcé’ des Juifs de Tunisie, pour insister sur le fait que le départ des colons, cette ‘Rupture inéluctable ’, n’était pas du, lui non plus, à la volonté des colons, mais à celle de la petite bourgeoisie tunisienne.
Nous avions terminé la journée, par une longue nuit dans un café-restaurant, que nous avait recommandé le directeur de l’hôtel, comme étant ‘la boite’ des Tunisiens ‘branchés’, une boite ignorée des touristes. Un orchestre tunisien, ses chanteurs et ses danseuses du ventre, toute une équipe qui prenait son art très au sérieux avait animé une des plus belles soirée folklorique - professionnelle dans tous les termes de l’art - du chant et de la danse tunisiennes à laquelle j’eus la chance d’assister.
Reuven Cohen
L’arrivée à Tunis d’Etienne et Josette fait partie d’un voyage programmé par l’université, mais qu’importe : que de nostalgie dans la description des lieus, des avenues, du drugstore et des cabarets. On s’attend à voir l’image embellie par des années de souvenirs d’adolescence. Mais si la réalité est un peu différente, l’ambiance est toutefois la même, puisque nos visiteurs se reconnaissent dans ces jeunes gens assis dans les cafés. Ils retrouvent les petits verres de caoua, l’eau frappée et la boite tunisienne avec la danseuse du ventre et cet orchestre et ce folklore. Une belle journée à Tunis.
Mais d’où vient l’expression "Un verre d’eau frappée" qui signifie un verre d’eau glacée.
C’est une expression que cet article a fait ressurgir du fond de ma mémoire et je n’ai pas pas le souvenir de l’avoir entendue ailleurs qu’en Tunisie.
Buvez frappé !
Trop chaud ? Quand les boissons fraîches ne suffisent plus à étancher votre soif, buvez frappé ! Laissez-vous porter par les saveurs du grand sud ! Café, granita... Doctissimo vous propose des recettes faciles à préparer, à siroter en dessert ou à l’heure du goûter. Alors n’hésitez pas à briser la glace !
Jetez un coup d’oeil dans Dctissimo et vous trouverez des boissons rafraîchissantes.
http://www.doctissimo.fr/html/nutrition/mag_2001/mag0817/nu_4412_frappe_boisson.htm
Même au Japon où je vis, le mot se voit, en écriture phonétique FOU-RA-PE, sur la carte des boissons dans la plupart des cafés.
D’où j’en déduis que l’expression "boisson frappée" (rafraichie par de la glace pilée) a fait le tour du monde, sans doute en même temps que la cuisine et l’hôtellerie française.
Un internationalisme, comme pour "sauté"...