Il était une fois un meunier...Ce meunier vivait parmi du bois, parmi du blé et parmi des rats. Autour de lui était un vieux moulin...
Il était une fois un meunier.
Ce meunier vivait parmi du bois, parmi du blé et parmi des rats. Autour de lui était un vieux moulin qui tournait nuit et jour. Ce meunier avait froid, mal au nez, mal au dos, et il n’avait jamais envie de rien parce que rien ne lui faisait jamais envie. Il était laid. Parfois il rêvait qu’il dansait.
Autour du moulin était un grand champ. Il y poussait des fleurs sauvages. Certains animaux les mangeaient. Le meunier ne les regardait pas ; il les avait déjà vues. À côté du grand champ était un bois. Était un bois menaçant, peuplé d’arbres hauts projetant beaucoup d’ombres de tous les côtés à la fois, si bien que la lumière, dans le bois, n’entrait presque jamais. Et le bois était si sombre, si obscur, si ténébreux qu’un ruisseau avait fini par s’en échapper. Comme il n’aimait pas non plus le soleil, il restait à la lisière du bois, qu’il longeait, l’air de rien.
Tous les matins, à ce ruisseau, quelqu’un venait tirer de l’eau. Et c’était la plus belle créature blonde qu’on puisse imaginer, portant robe bleue et blanc tablier. Agenouillée, caressant l’onde en y laissant passer le bord de son cruchon, elle regardait fièrement le vieux moulin qui lui donnait de l’espoir, et là elle chantait. Penchée ainsi au-dessus du murmure, elle lançait bel et bien sa voix comme une poignée de graines et souriait en la regardant s’envoler, aux quatre vents, jamais bien loin. C’était ainsi tous les matins. Le meunier s’en trouvait fort incommodé. Car le chant de l’ingénue était si beau et si ténu que chaque fois, toutes les fois, pour l’écouter, les oiseaux se posaient, les insectes faisaient trêve dans leurs guerres, et même les tortues se taisaient - mais surtout, la brise faiblissait, et voilà que les ailes du vieux moulin ne voulaient plus tourner ! Comment ! s’indignait le meunier. Lui, un misérable, un honnête travailleur, levé aux aurores pour se vouer à son emploi et à sa tâche pénible, bravement, sans mot dire, il fallait qu’il soit perturbé dans cet accomplissement douloureux par les stridulations braillardes de l’oisive insouciance ! Devoir supporter cela, c’était injuste. Content, il ne l’était pas. Son poing rouge se crispait sur les dents de bois de l’astreignante roue qu’il fallait faire tourner à la force du dos, car il fallait moudre le grain, par tous les temps, prostré sous tous les temps, il fallait faire toutes les choses, de crainte de crouler sous leur nombre écrasant. Et il pestait, et il piaffait, et il contrepiaffait, et il haletait, et il s’essoufflait, et il suffoquait, et il s’asphyxiait de rage et de rancune, et cela lui paraissait durer des heures. C’était ainsi tous les matins.
Dans la journée, après cela, il ne se passait presque rien. La créature, sans doute, buvait à son cruchon dans un recoin. Et le meunier, sans relâche, accomplissait des actions sur les objets et sur elles-mêmes. Il s’employait ainsi durement, impitoyablement, jusqu’à ce que vînt le soir pour mettre un terme à son tourment. Il sentait alors le joug se soulever sur ses épaules, et rester suspendu. Et le meunier s’en allait dormir en attendant qu’il soit demain. La nuit, majestueuse et triomphale en d’autres lieux, se faisait ici discrète et précipitée : le soleil lui-même se couchait bien vite, la lune s’approchait avec prudence, et les animaux colporteurs des rumeurs terrestres se chuchotaient leurs secrets dans la hâte, comme de peur d’être surpris. En effet, craignant de réveiller le meunier accablé d’avoir tant travaillé, la nuit s’efforçait d’en finir en vitesse et de ne pas laisser de traces ; quant au meunier, il trouvait pour lui les nuits bien courtes, et maudissait en silence toute force qui en était la cause. Mais c’est au cœur de la nuit, au plus profond de son sommeil lourd de chagrin, que se passait toutes les nuits le même événement épatant. Un léger bruit de pas. Tous les rôdeurs tendaient l’oreille ; les hiboux, les poissons et les chats bondissaient sans un bruit, soudain aux aguets. Et tous leurs yeux luisants fixaient l’orée du bois dans les ténèbres, et s’avançait devant eux, simple et radieuse, la jeune fille à la cruche qui chantait si bien. Elle s’agenouillait, comme en plein jour, au bord de l’eau, et se mettait à chanter le même air, et tous les animaux, toujours immobiles, ainsi que le vent clair et froid, taisaient de nouveau leurs gémissements pour l’écouter chanter. À ce moment dans le moulin, entre les gros sacs de grain, parmi les planches où dorment les rats, la main du meunier endormi ne se crispait pas ; son énorme corps engourdi ne se contractait pas ; son long soupir se faisait plus constant. Et peu à peu, ses lèvres entrouvertes, ses lèvres qui avaient maudit la terre entière, s’adoucissaient, se détendaient, se reposaient à leur tour en formant cette manière de sourire. Le meunier, c’est alors qu’il rêvait.
Les jours se succédaient ainsi penaudement, la nuit comblant les manques à la va-vite : le meunier se levait, s’échinait à la tâche ; la fille venait tirer son eau, et le meunier très contrarié en venait à subir d’impromptues montées de bile qui rendaient ses jaunisses de plus en plus fréquentes et de plus en plus jaunes. Mais dans la file fuyante des nuits, ou le rêve toujours avait lieu, il en survint une lors de laquelle il se passa vraiment quelque chose. Car au cœur de la nuit, à l’heure du chant, à l’heure du rêve, rien ne vint. Les animaux, les chats, les ragondins et les grues furent les premiers surpris. Alertés par le silence, ils se tenaient en arrêt, l’œil vide, et s’y tinrent ainsi jusqu’à ce que l’absence prolongée d’événement finît par elle-même en devenir un. Alors, ils se dispersèrent dans la campagne et les ténèbres, fous. Le vent demeura impassible. Vint le tour du meunier. Il s’éveilla en sursaut. Le meunier resta lui-même un long moment sans comprendre, en équilibre sur quelque saillante extrémité de son séant, n’osant pas faire un geste. Puis il s’assit doucement sur le bord de son lit. Il pouvait sentir nettement qu’une chose lui manquait comme au corps, mais quoi ? Peu lui importait à la vérité de le savoir ; il savait en effet que la connaissance de la chose n’en comblerait pas la lacune. Une chose ? Plutôt quelque chose comme une chanson... La mélancolie lui serrait le ventre entre ses crocs, et cette morsure doucereuse le décourageait de bouger. Il demeura donc immobile, dans sa résignation hagarde, jusqu’au petit matin, s’efforçant vaguement de retrouver l’air perdu mais en vain. Le meunier se leva, comme tous les matins, pour aller s’employer dans l’effort. L’effort lui pesa sur le dos comme jamais. Ce n’était plus la nervosité contenue qui l’exténuait, comme de coutume, mais sa lassitude même. Tous ses membres étaient lourds. Son corps et ce qu’il contenait, le bout de son bonnet, ses idées, son air grave l’attiraient vers le bas, à la façon de l’ancre d’un gigantesque navire. Harassé, il se retrouva soudain à la fenêtre, comme si c’était là le but de quelque mouvement laborieux quotidien, et ne sachant que faire, il y resta accoudé, trop épuisé pour continuer. C’est à ce moment, contemplant le ruisseau, qu’il réalisa que la jeune fille n’était pas venue chanter ce matin-là.
Fasciné par cette absence indéchiffrable, il se tint appuyé ainsi à sa fenêtre pendant plusieurs heures. Puis il comprit que ce chant qui ne s’élevait plus était la cause unique de tous ses délices passés, et de tout son abattement présent. Cette voix qu’il avait vouée plus de mille fois à tous les diables de l’enfer était celle-la même qui seule savait conduire son âme dans les brumeux jardins du rêve. S’il avait su, il aurait béni cette voix, béni les fleurs sauvages et béni ce ruisseau, béni le vent qui se taisait pour mieux la lui laisser entendre. Mais il était trop tard et le meunier le savait bien : plus jamais, c’était sûr, ce chant n’habiterait son silence désormais rectiligne. Les ailes du moulin ne s’arrêteraient plus.
Un vieux proverbe allemand :
Il y a tellement d’arbres qu’on ne voit pas la forêt.